Chiens primitifs : pourquoi l’éducation classique échoue
Un éducateur canin vous dira qu’il reconnaît un propriétaire de chien primitif à sa façon d’entrer dans le cours : il s’excuse d’avance. Son chien ne rappelle pas, son chien s’assoit quand il en a envie, son chien a été renvoyé d’un club parce qu’il « ne travaillait pas ». Ces chiens ne sont ni bêtes ni rebelles. Ils ont simplement été sélectionnés pendant des millénaires pour décider seuls, et une méthode conçue pour un Border Collie ne peut pas fonctionner sur eux telle quelle.
De quels chiens parle-t-on
La Fédération cynologique internationale rassemble dans son groupe 5 les chiens de type spitz et de type primitif. On y trouve les spitz nordiques de traîneau comme le Husky de Sibérie, le Malamute d’Alaska et le Samoyède, les spitz asiatiques comme l’Akita Inu, le Shiba Inu et le Chow-Chow, et les sections proprement primitives où figurent le Basenji, le Chien de Canaan, le Cirneco de l’Etna, le Chien du Pharaon ou le Pharaoh Hound, et divers podencos.
Ce qui les réunit tient moins à la morphologie qu’à l’histoire de leur sélection. Aucun n’a été façonné pour travailler sous la direction constante d’un humain. Le chien de traîneau court en attelage mais choisit son appui et évite la crevasse sans qu’on le lui dise. Le chien de chasse méditerranéen part loin, lève le lapin et le rapporte à son rythme. Le Basenji chassait au filet en Afrique centrale, en autonomie totale, hors de vue de son maître. Le berger, lui, a été sélectionné sur l’inverse : la coopération de chaque seconde, le regard tourné vers l’humain.
La première idée reçue : ils seraient impossibles à éduquer
Ils apprennent vite. Trop vite, souvent : un Shiba comprend en trois répétitions qu’une porte de placard s’ouvre en tirant la poignée, et un Husky apprend en une semaine que le portail se soulève. Le problème n’est pas l’acquisition du comportement, c’est sa mise en œuvre quand rien ne l’intéresse dans la situation. Un chien de berger exécute parce que l’exécution en elle-même a été sélectionnée comme gratifiante. Un chien primitif exécute quand cela lui rapporte quelque chose de concret ou quand la relation vaut le déplacement.
La conséquence pratique est simple : les séances longues et répétitives détruisent la motivation. Cinq répétitions parfaites suivies d’une fin de séance donnent plus de résultats que vingt répétitions jusqu’à l’ennui. Les propriétaires expérimentés arrêtent toujours avant que le chien ne décroche, et ils varient les récompenses parce que la même friandise perd sa valeur en trois jours.
La deuxième idée reçue : il faudrait s’imposer comme dominant
C’est le conseil qu’on entend encore dans les clubs, et c’est celui qui abîme le plus ces chiens. Le modèle du loup alpha, qui a nourri des décennies de méthodes coercitives, a été construit sur l’observation de loups captifs sans lien de parenté. David Mech, le chercheur qui avait le plus contribué à le populariser, a lui-même demandé publiquement qu’on cesse de l’utiliser après avoir étudié des meutes sauvages, où la structure est celle d’une famille.
Sur un Labrador, une méthode dure produit un chien inhibé qui obéit quand même. Sur un Akita ou un Chow-Chow, elle produit un chien qui se ferme, qui grogne moins qu’avant parce qu’on lui a appris à ne plus prévenir, puis qui mord un jour sans signal préalable. Les vétérinaires comportementalistes voient régulièrement ce scénario. Retirer les avertissements d’un chien qui en donnait, c’est supprimer l’alarme incendie plutôt que l’incendie.
La troisième idée reçue : le rappel finirait par venir avec le temps
Non, et c’est le point sur lequel les éleveurs de ces races sont les plus catégoriques. Un Husky, un Akita, un Basenji ou un podenco adulte lâché dans un espace non clos peut partir sur une piste et ne revenir que plusieurs heures plus tard, ou jamais. Les annonces de recherche de chiens perdus dans les groupes de race spécialisés sont écrasées par ces profils. La distance parcourue par un chien de traîneau échappé se compte en dizaines de kilomètres.
Cela ne veut pas dire qu’on renonce au rappel : on le travaille sérieusement, avec une longe de dix à quinze mètres, pendant des mois. Cela veut dire qu’on ne parie pas la vie du chien dessus. Un espace clos avec une clôture d’au moins un mètre quatre-vingts, ancrée dans le sol parce que ces chiens creusent, reste la seule liberté sûre. Les propriétaires de Husky finissent tous par installer un grillage enterré ou un retour horizontal en bas de clôture.
La quatrième idée reçue : ce sont des chiens froids
Ils sont attachés à leur famille, souvent intensément, mais l’expression de cet attachement ne ressemble pas à celle d’un Golden Retriever. Un Akita se couche dans la pièce où vous êtes, sans venir chercher de caresses, et change de pièce quand vous changez de pièce. C’est sa façon de le dire. Beaucoup de nouveaux propriétaires vivent mal ce décalage la première année, puis apprennent à lire ces signaux plus discrets.
La réserve envers les inconnus est fréquente et parfaitement normale chez ces races. Forcer un Shiba à se faire caresser par des passants au prétexte de la socialisation est une erreur classique : la socialisation consiste à exposer le chiot à des situations variées en gardant le contrôle de la distance, pas à le livrer aux mains de tout le monde. La période où ces expériences comptent le plus se situe entre trois semaines et environ trois mois, avec une fenêtre qui se referme progressivement ensuite.
Ce qui marche concrètement
Trois principes reviennent chez les gens qui vivent bien avec ces chiens. Le premier : rendre le comportement demandé plus rentable que l’alternative. Un rappel qui met fin à la promenade sera abandonné par le chien en trois jours. Un rappel suivi d’une friandise puis d’un renvoi au jeu se maintient.
Le deuxième : gérer l’environnement plutôt que combattre la génétique. Un chien qui court après les chats sera tenu en laisse dans le quartier, un chien qui creuse aura un bac à creuser dans le jardin, un chien qui a besoin de courir sortira en canicross ou en attelage. On ne supprime pas un instinct sélectionné depuis des milliers d’années, on lui donne un lieu.
Le troisième : accepter la négociation. Ces chiens vérifient les règles. Une consigne appliquée cinq jours sur sept sera testée le sixième. La cohérence entre les membres du foyer compte davantage ici que sur n’importe quelle autre race.
Avant d’en prendre un
La mue des spitz nordiques n’a rien à voir avec la perte de poils ordinaire : deux fois par an, un Husky ou un Samoyède perd son sous-poil par plaques pendant deux à trois semaines, et l’on remplit un sac. Le brossage quotidien devient obligatoire à ces périodes, avec un peigne à dents longues plutôt qu’une brosse de surface. Tondre un spitz est une mauvaise idée : le poil de couverture protège du soleil et repousse mal.
Ces races ne sont pas non plus faciles à réserver. Les portées de Basenji ou de Cirneco sont rares en France, les délais d’attente se comptent en mois, et le sérieux de l’élevage se lit dans les tests pratiqués sur les reproducteurs : dépistage radiographique de la dysplasie coxo-fémorale avec cotation officielle, tests oculaires, tests ADN disponibles selon la race. Un éleveur qui n’a rien à montrer sur ce terrain vend un chiot, pas un chien.
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