Les traits du chien : odorat, ouïe et lecture des humains

traits du chien

Un chien traverse un couloir et sait qui est passé là, dans quel sens, il y a combien de temps. Il entend la voiture de son propriétaire deux rues avant qu’elle arrive. Il repère un froncement de sourcil que personne n’a remarqué. Ces trois capacités n’ont rien de magique : elles tiennent à une anatomie et à une histoire évolutive précises, et elles expliquent une bonne partie de ce qui nous étonne au quotidien.

Passer en revue les traits du chien, ce n’est pas dresser une liste de qualités. C’est comprendre pourquoi il réagit comme il réagit, et accessoirement arrêter de lui prêter des intentions qu’il n’a pas.

Un nez qui organise le monde

La muqueuse olfactive du chien compte plusieurs centaines de millions de récepteurs, quand l’être humain en aligne quelques millions. La différence ne s’arrête pas au nombre : la zone du cerveau consacrée au traitement des odeurs occupe une place sans commune mesure avec la nôtre.

L’architecture du museau joue aussi. Quand un chien renifle, une partie de l’air inspiré est dérivée vers la zone olfactive au lieu de descendre vers les poumons, et l’expiration s’échappe par les fentes latérales des narines, ce qui évite de disperser la trace qu’il est en train d’analyser. Les petites reniflées rapides que vous entendez sont un échantillonnage, pas de la nervosité.

À cela s’ajoute l’organe voméro-nasal, logé au-dessus du palais, spécialisé dans les molécules sociales. C’est lui qui entre en jeu quand un mâle reste figé, la gueule entrouverte, après avoir flairé une trace d’urine. Il ne sent pas une odeur au sens où nous l’entendons, il lit une carte d’identité.

Une ouïe qui monte dans les ultrasons

L’oreille humaine plafonne autour de vingt kilohertz, et beaucoup plus bas passé la quarantaine. Le chien continue bien au-delà, dans un domaine d’ultrasons où se trouvent les couinements de rongeurs, certains moteurs, des alimentations électroniques et le sifflet dit silencieux. Un chien qui fixe un mur vide n’hallucine pas.

Le pavillon est mobile, orientable indépendamment côté droit et côté gauche, ce qui affine la localisation d’une source sonore. Un chien aux oreilles dressées, type Berger Belge ou Spitz, localise un peu mieux qu’un chien aux longues oreilles tombantes, dont le pavillon fait écran.

Cette finesse a une contrepartie. Les feux d’artifice, la perceuse du voisin, l’aspirateur robot ne sont pas seulement bruyants pour lui : ils sont plus forts et contiennent des composantes qu’on n’entend pas. Les phobies sonores sont l’un des motifs de consultation comportementale les plus fréquents, et elles s’aggravent avec l’âge si personne n’intervient.

Voir autrement, pas moins bien

La rétine du chien possède deux types de cônes, contre trois chez l’humain. Il distingue les bleus et les jaunes, mais le rouge et le vert se confondent dans une gamme de gris jaunâtres. La balle rouge lancée dans l’herbe disparaît littéralement du champ coloré, et le chien la retrouve au nez, pas à l’œil.

En échange, il voit mieux que nous à la tombée du jour, grâce à une proportion de bâtonnets élevée et au tapis clair situé derrière la rétine, ce miroir qui renvoie la lumière une seconde fois et qui fait briller les yeux dans les phares. Il détecte aussi mieux le mouvement rapide, ce qui explique qu’un geste brusque déclenche une réaction avant même que l’objet soit identifié.

Un corps qui parle en continu

Le chien communique avec la totalité de son corps, et l’essentiel se joue dans des détails que l’œil non entraîné saute. La position de la commissure des lèvres, la hauteur d’attache de la queue, l’orientation du poids sur les antérieurs, la fréquence des clignements, une langue qui passe brièvement sur la truffe hors contexte alimentaire.

L’éducatrice norvégienne Turid Rugaas a popularisé la notion de signaux d’apaisement : détourner la tête, se lécher le nez, bâiller, s’arrêter net, décrire un arc de cercle pour aborder un congénère de biais plutôt que de face. Ces gestes servent à désamorcer, et un chien à qui l’on impose des face-à-face répétés se retrouve privé de son vocabulaire.

La queue mérite qu’on s’y arrête. Elle ne signifie pas « content ». Elle indique un niveau d’activation et une direction d’attention. Une queue haute qui vibre à petits coups rapides accompagne souvent une tension, pas une invitation, et beaucoup de morsures signalées comme imprévisibles arrivent après ce signal-là.

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Le chien lit nos gestes mieux que le loup

Placez deux gobelets retournés devant un chien, cachez une friandise sous l’un des deux, pointez le bon du doigt : il va droit dessus. Le protocole paraît anodin, il ne l’est pas. Les loups élevés à la main y réussissent beaucoup moins bien, et les grands singes, pourtant plus proches de nous, s’en sortent médiocrement.

La sélection a travaillé dans ce sens pendant des milliers d’années. Elle a même laissé une trace anatomique : le muscle qui soulève l’angle interne du sourcil, celui qui produit la mimique implorante, est développé chez le chien et quasi absent chez le loup. Des travaux de 2019 ont documenté cette différence. Autrement dit, ce regard qui vous fait céder est en partie le produit de notre propre sélection.

Le contact visuel prolongé entre un chien et son propriétaire s’accompagne d’une élévation d’ocytocine chez les deux partenaires, mise en évidence par une équipe japonaise en 2015. Le lien fonctionne dans les deux sens, ce qui n’est banal chez aucune autre espèce domestique.

La part de la race dans le comportement

Les grandes fonctions de travail ont façonné des tendances solides. Un Border Collie fixe, contourne et rassemble parce que la séquence de prédation a été tronquée et amplifiée dans ce sens. Un Beagle suit une piste au sol et devient sourd au rappel une fois lancé. Un Terrier fouisseur creuse et secoue. Ces comportements sortent tout seuls, sans apprentissage.

La race prédit une tendance, pas un individu. Les travaux de génétique comportementale publiés ces dernières années montrent que la variabilité à l’intérieur d’une même race dépasse largement l’écart moyen entre deux races. Deux Labradors de la même portée peuvent avoir des seuils de réactivité très différents.

Ce qui se transmet aussi, et beaucoup, c’est la lignée. Un Berger Allemand de lignée travail et un Berger Allemand de lignée beauté ne demandent pas la même vie. Les éleveurs le savent, les acheteurs l’apprennent parfois trop tard, quand le chiot pris pour son allure réclame deux heures d’activité mentale par jour.

Dernier repère utile : un chien ne transpire pas par la peau, sauf un peu par les coussinets. Il évacue sa chaleur en haletant, ce qui devient inefficace au-delà d’une certaine température ambiante et catastrophique chez les races à face plate. Un chien qui halète bouche grande ouverte, langue élargie et bavante, à l’ombre et au repos, est déjà en difficulté.

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